Ces dernières années, les pompes à chaleur ont connu un essor remarquable en Suisse. Pourtant, malgré une prise de conscience écologique croissante, de nombreux foyers continuent de se chauffer au mazout. Cette situation paradoxale mérite une analyse approfondie afin de comprendre les raisons de cette persistance et les implications pour la transition énergétique du pays.
État des lieux des systèmes de chauffage en Suisse : entre modernité et tradition
Malgré l’expansion rapide des solutions écologiques, le chauffage au mazout reste bien ancré dans les habitudes suisses.
Le développement des pompes à chaleur
Depuis les années 2000, les pompes à chaleur se sont largement démocratisées dans la Confédération. D’après l’Office fédéral de la statistique (OFS), le nombre de bâtiments équipés a été multiplié par cinq en deux décennies. Plus récemment, près de 75 % des nouvelles constructions sont dotées de ce système. En 2023, les PAC représentaient 21 % des équipements de chauffage dans le pays, avec une adoption par 18 % des ménages. La Confédération dépasse ainsi la moyenne européenne établie par l’Association européenne des pompes à chaleur (EHPA), illustrant une véritable dynamique d’évolution.
Le mazout résiste encore
Malgré cette progression, les chaudières au mazout conservent une place prépondérante dans le paysage énergétique suisse. Elles sont en recul constant depuis 40 ans, mais en 2023, plus de la moitié des bâtiments étaient encore chauffés avec des énergies fossiles, dont 37 % au mazout, soit un bâtiment sur trois. Cette forte présence historique et technique explique en partie la difficulté à tourner définitivement la page du mazout.

Une croissance freinée des pompes à chaleur
L’essor spectaculaire des pompes à chaleur a subi récemment un net ralentissement.
Une ascension favorisée par les crises
Le pic de popularité des pompes à chaleur a coïncidé avec la guerre en Ukraine. Les sanctions envers la Russie ont alimenté la crainte d’une pénurie énergétique en Europe, poussant de nombreux pays à se détourner du gaz. En Suisse, cela a entraîné une explosion des ventes de pompes à chaleur en 2022.
Un retournement de tendance en 2023-2024
Une fois les inquiétudes géopolitiques atténuées, les ventes de ces équipements ont chuté. À l’échelle mondiale, une baisse de 47 % a été enregistrée au premier semestre 2024. En Suisse, cette diminution s’élève à 38 % sur la même période, marquant un net recul par rapport aux années précédentes.
Pourquoi le chauffage au mazout reste attractif en Suisse
Plusieurs facteurs économiques, pratiques et réglementaires expliquent la persistance du chauffage au mazout.
Un coût encore trop élevé pour de nombreux ménages
Même si des subventions existent pour encourager les transitions vers les pompes à chaleur, leur coût initial reste élevé. Au-delà du prix de l’équipement, les travaux d’isolation nécessaires pour garantir l’efficacité du système peuvent alourdir considérablement la facture. Pour les foyers modestes, cette dépense reste difficilement accessible malgré les aides publiques.
Une solution historiquement enracinée
La popularité du mazout s’explique aussi par des raisons structurelles. De nombreux immeubles suisses sont équipés de locaux initialement prévus pour le charbon, facilement adaptables aux chaudières au mazout. Cette infrastructure existante facilite leur maintien ou leur remplacement par un modèle similaire, au détriment de systèmes plus modernes et plus coûteux.
Une installation simple et peu contraignante
Les chaudières au mazout ont pour avantage leur simplicité d’installation et d’entretien. Leurs coûts d’intervention sont relativement bas et leur fiabilité demeure un argument pour de nombreux propriétaires, surtout en comparaison avec les travaux d’adaptation qu’impliquent les pompes à chaleur.
Des limites d’adaptation des pompes à chaleur
Les pompes à chaleur ne conviennent pas à tous les types de bâtiments, notamment les plus anciens ou mal isolés. Par ailleurs, le manque de main-d’œuvre qualifiée dans le secteur a ralenti les installations dans plusieurs cantons. Enfin, les taxes sur l’électricité peuvent également dissuader certains ménages d’opter pour cette technologie.
Une transition énergétique freinée par la législation
En l’absence d’une interdiction claire au niveau national, la transition vers des alternatives durables reste incomplète.
Pas de loi fédérale contraignante
Même si la Suisse vise une sortie des énergies fossiles d’ici 2050, il n’existe pas à ce jour d’interdiction générale des chaudières au mazout. Aucun texte ne contraint les propriétaires à remplacer leur installation, ce qui limite la portée des politiques de transition énergétique.
Des disparités cantonales
Face à l’inaction fédérale, certains cantons ont pris les devants. Dans certaines régions, les chaudières au mazout sont interdites dans les nouvelles constructions. D’autres cantons imposent leur remplacement après un certain nombre d’années d’usage. Mais ces règlementations locales restent disparates et souvent insuffisantes pour impulser une transition massive.
Le cas particulier du canton de Bâle-Campagne
Ce canton illustre bien les tensions entre progrès écologique et réalité économique.
Ruée vers les chaudières au mazout avant l’interdiction
À partir de 2026, Bâle-Campagne interdira l’installation de chaudières au mazout, même pour un simple remplacement. Conséquence : une forte hausse des demandes d’installation avant la date butoir. Pour certains habitants, cette solution reste deux fois moins coûteuse qu’une pompe à chaleur, surtout lorsqu’il faut engager des travaux de rénovation énergétique.
Forte demande aussi pour les alternatives
Dans le même temps, les demandes de pompes à chaleur et autres chauffages alternatifs explosent également dans les cantons, portées par des incitations fiscales et un soutien financier de la part des autorités. Résultat : des retards administratifs dans le traitement des dossiers, mais une dynamique prometteuse en faveur de solutions plus durables.
Une transition énergétique encore fragile
Malgré les efforts, la transition énergétique de la Suisse reste incomplète et menacée par des blocages structurels.
Les limites du modèle actuel
L’absence d’une stratégie cohérente à l’échelle nationale, les inégalités d’accès aux aides, et les disparités cantonales freinent l’ampleur de la transition. Si les pompes à chaleur constituent une solution performante et écologique, elles ne sont pas toujours adaptées à toutes les situations.
La nécessité d’un accompagnement renforcé
Pour accélérer le passage à des modes de chauffage durables, un accompagnement global des ménages est indispensable : aides financières renforcées, formations pour les installateurs, harmonisation des réglementations, etc…
Seule une politique cohérente et inclusive permettra de rompre durablement avec la dépendance au mazout.





